La médiatisation de la Grande Guerre en France

 

Histoire | Géographie | Économie | Société

 

Alexandre de Montmollin, 2000 | Hauterive, NE

 

Comment la Première Guerre mondiale en France entre 1914 et 1918 est-elle médiatisée? Par la consultation d’archives médiatiques numérisées, ce travail montre quels faits étaient présentés, quelles sont les sources des médias et comment l’information écrite était contrôlée par des organismes gouvernementaux. L’accent est mis sur les représentations visuelles du conflit par l’analyse de dessins et de photographies de presse. La photographie devient un nouveau média essentiel précisément à cette période charnière. Après avoir détaillé un événement en particulier et son récit dans la presse, le travail se termine en comparant la médiatisation actuelle de la Première Guerre mondiale dans deux musées de la région de la Marne en France en regard du «Centenaire», une mission gouvernementale éducative.

Problématique

La censure médiatique apparaît dès l’entrée en guerre. Mais cette censure forme un ensemble bureaucratique complexe. Le médium est également important pour transmettre l’information: la photographie est-elle autant surveillée que l’écrit? Les soldats tentent eux-mêmes de communiquer, entre eux et avec leurs proches: avec quelle liberté? Pour comprendre l’importance actuelle de la médiatisation du conflit, ce travail se termine par un terrain dans deux institutions muséales de la région de la Marne, région durement touchées par le conflit.

Méthodologie

Une synthèse de la littérature scientifique en histoire des médias et en histoire militaire de 14-18 est confrontée à neuf sources: 6 journaux civils, 1 recueil de journaux des tranchées et 2 albums regroupant des caricatures et des illustrations à forte diffusion. En ce qui concerne la photographie, une analyse détaillée du Miroir est réalisée notamment à cause de son concours de photographies d’amateurs. La mise en récit du conflit est analysée par la Bataille de la Marne comme cas d’étude exemplaire des échanges entre la presse écrite, ses sources et la réalité du terrain. Enfin, le Centre d’Interprétation Marne 14-18 de Suippes et le Musée d’Histoire de Mondement ont fait l’objet d’une enquête de socio-histoire visuelle et de deux entretiens.

Résultats

La censure de la presse écrite et les lettres des soldats est systématique. Les Poilus s’expriment alors par la photographie et leurs brochures. Dans la presse civile, Le Miroir utilise majoritairement ces photographies d’amateurs qu’il met en série et accompagne de commentaires pour ridiculiser l’ennemi. La violence y est par contre montrée sans fard. Les dessins de presse ancrent durablement les stéréotypes de l’Allemand barbare et sanguinaire. Les revirements de la bataille de la Marne sont éclipsés par les journaux qui se contentent de relayer sans aucune remise en question les sources officielles des armées. Les musées actuels présentent une histoire dénuée de nationalisme et cherchent le dialogue entre les familles de tous les combattants de la Marne, malgré des dispositifs différents.

Discussion

L’aspect inégal de la censure durant le conflit contredit l’hypothèse d’un verrouillage total des médias. Le contrôle dépend du médium et de la diffusion de l’information. Bien que la plupart des quotidiens nationaux acceptent les restrictions, une presse contestataire (Le Canard enchaîné) voit le jour et son contenu ironique mérite une analyse rhétorique. En ce qui concerne les thématiques des lettres qui retiennent l’attention des censeurs, elles servent à comprendre les stratégies gouvernementales de maintien du moral des troupes mais également de la population. Certains événements ne sont pas utilisés pour alimenter la propagande comme les taxis de la Marne, au profit des gradés. Il faudrait suivre le parcours de cette anecdote devenue symbolique jusqu’à nos jours pour mieux comprendre la transformation progressive de la médiatisation de la Première Guerre mondiale.

Conclusions

Par sa polysémie et sa nouveauté, la photographie jouit d’une grande liberté de production et de diffusion. Mais la lecture d’un contenu parfois violent est très encadrée par la mise en page de la presse illustrée. La presse des tranchées se diffuse largement sans être censurée car elle est spécialement patriote. Les journalistes comme les soldats exercent sur eux-mêmes une auto-censure afin de tenir le coup dans un conflit qui s’enlise: tous partagent le même récit visuel qu’écrit, récit opposant Allemands sanguinaires et Français courageux. Aujourd’hui, ces stéréotypes ont disparu pour honorer un devoir de mémoire encouragé par l’État.

 

 

Appréciation de l’experte

lic. phil. Loïse Bilat

Le candidat a prouvé une capacité hors-normes d’auto-réflexivité. Il a su évoluer au fur et à mesure des résultats de ses recherches pour sélectionner des sources et des événements précis qui font progresser le savoir sur la médiatisation de 14-18. Le candidat évite deux écueils : l’Union sacrée indivisible et la censure omnipotente. Il démontre par une analyse rigoureuse soumise à l’épreuve des sources et d’une enquête de terrain, pourquoi le support, les moyens de production et la diffusion (broadcasting) d’un produit médiatique sont des facteurs déterminants pour expliquer son apparition.

Mention:

excellent

Prix spécial Fondation Gamil – International Festival of Engineering Science and Technology (I-FEST)

 

 

 

Lycée Jean-Piaget, Neuchâtel
Enseignant: Fabrizio Bulgheroni